Multitâche : l’êtes-vous vraiment ?
Depuis la publication d’un article dans lequel je parlais de l’expérience que le chercheur Clifford Nass a effectuée sur les gens qui sont multitâches, plusieurs d’entre vous m’ont demandé d’élaborer un peu plus sur le sujet. Alors, je m’exécute.
Il faut admettre que tous les gadgets électroniques et nouveaux médias auxquels nous pouvons avoir accès incitent fortement à devenir multitâches. Avez-vous assisté dernièrement à un séminaire ou une conférence ? Les gens ont avec eux leur ordinateur portable, leur iPhone ou leur Blackberry. Ils écoutent le conférencier, prennent des notes sur leur ordinateur tout en ayant le courrier électronique, Twitter et Facebook ouverts.
Comme il fallait s’y attendre, toute la cohorte des « logues » de toutes sortes (les dindificateurs) est venue nous dire qu’il y avait péril en la demeure. Pour plusieurs, cette profusion de moyens de distraction fera de nos jeunes des individus souffrant d’un grave déficit d’attention. Je voudrais ici remettre les pendules à l’heure. Certes, tous les nouveaux gadgets de communication mis à notre disposition nous incitent au déficit d’attention. Par contre, il ne faut pas oublier une chose : le déficit d’attention a toujours existé[1]. La seule différence, c’est que, tous les iPhone, Blackberry et iPad de ce monde sont tout simplement venus amplifier un phénomène existant depuis que notre cerveau d’homo sapiens a pris connaissance de sa propre existence.
Être multitâches n’est pas un phénomène qui est né avec l’apparition des gadgets de communication, loin de là. C’est une condition même de notre cerveau.
Surchargés d’information ? Vraiment ?
Les experts et spécialistes nous disent que nous sommes surchargés d’information et que les nouveaux outils de communication ajoutent à cette surcharge. Faire une telle affirmation est une ânerie, car nous sommes constamment en surcharge d’informations, même dans un milieu dépourvu de gadgets électroniques. Je m’explique.
Supposons un instant que vous êtes dans un parc et que vous prenez une marche. Une incroyable quantité d’informations vous est transmise par le truchement de vos sens, sans compter que votre cerveau est occupé à marmonner toutes sortes de sottises comme une vieille fille qui radote. Selon votre vécu, votre cerveau discriminera automatiquement certains sons, certaines images, et certaines perceptions afin de ne retenir que l’essentiel. Le cerveau ne vous place jamais en surcharge d’informations : il filtre tout à l’entrée. Si vous prenez cette marche dans le parc, avez-vous entendu, tout comme moi, le chant du chardonneret ? L’odeur des pivoines a-t-elle éveillé en vous un souvenir ? Probablement pas, car nous n’avons pas le même vécu.
En fait, nous sommes constamment multitâches. Si nous ne l’étions pas, nous ne pourrions tout simplement pas fonctionner. La différence ici, par rapport à chaque individu, n’est pas quantitative, mais qualitative. C’est-à-dire que votre cerveau a développé à un degré ou l’autre la capacité de discriminer plus efficacement ou non certaines informations. Pour faire une telle affirmation, je me base sur les derniers travaux portant sur la ℓ1 minimization, ou si vous préférez, la notion de faible densité informative et celle d’acquisition comprimée que je vous invite fortement à comprendre et dont j’ai déjà traité dans le cadre de recherches scientifiques.
Le discours de l’abrutissement
Depuis des siècles, dès que de nouvelles technologies font leur apparition, il y a toujours une Cassandre pour nous annoncer le pire. Certes, les technologies modifient notre relation à notre environnement et modifient par rétroaction nos comportements. Par contre, elles ne font qu’amplifier des prédispositions existantes. N’oubliez pas qu’on ne peut créer un nouveau comportement dans notre cerveau ab nihilo.
Imaginons la scène suivante : Phèdre, l’adolescent grec, interlocuteur de Socrate dans l’œuvre éponyme de Platon, parcourt nonchalamment le texte d’un papyrus tandis que le philosophe disserte sur les inconvénients et les dangers de l’écriture. Socrate est obsédé par les dommages et les préjudices que cette nouvelle invention – l’écriture alphabétique (probablement dérivée de l’écriture syllabique phénicienne) – causera à la transmission des connaissances, la pérennité des règles qui organisent la vie en société et perpétuent la mémoire. Il s’inquiète de la transformation que son usage entraînera dans la nature même du jugement et de la compréhension qui, jusque-là, se forgeaient dans le dialogue entre deux interlocuteurs.
Tout comme Socrate à propos de l’écriture, au cours des années 1990 des légions d’experts et de spécialistes ont gloussé sur toutes les tribunes que les jeux vidéos auraient des impacts majeurs sur l’évolution intellectuelle de nos enfants.
J’attends toujours de voir, vingt ans après, la cohorte de débiles et d’ignares qui était supposée avoir le cerveau dégénéré par ces mêmes jeux, tout comme j’attends avec grande impatience la cohorte de tous ceux qui auront un déficit d’attention grave à cause des nouveaux outils de communication.
[1] J’ai 55 ans et je suis multitâche depuis quatre décennies. Puis-je vous dire qu’en 1970 il y avait peu de gadgets électroniques à ma disposition pour m’inciter à la délinquance de l’attention. Comme je proviens d’un milieu ouvrier très modeste, les chances étaient encore plus réduites. Il n’y avait que la radio et une télé en noir et blanc avec deux chaines…
