Fracture numérique : mythe ou réalité ?


Le discours de la fracture numérique est venu élargir celui du retard technologique en le sortant de son aspect purement technique pour le transposer dans le domaine social et économique.

Ce faisant, le discours s’est légitimé de lui-même, tout comme celui du retard technologique dont il est le corollaire, car il faisait appel à des valeurs culturelles et économiques profondes. Aujourd’hui, cette fracture numérique véhicule avec force et puissance tout le discours techniciste, et oblige chacun d’entre nous à être en phase avec les nouvelles technologies au risque d’être en retard technologiquement et de ne pas être en synchronicité avec le reste de la société. Le retard technologique et la fracture numérique structurent aujourd’hui tout le discours de la communication.

Force nous est de constater que le discours technique, ou la technicisation du discours, nous mène tout droit vers un constat précis : hors des technologies qui motivent le progrès et la modernité, point de salut.  Internet est donc une véritable révolution qui va donner naissance à une nouvelle société, tout simplement parce que la technique va directement changer la société et les individus.  En fait, il y a là comme un cri de ralliement autour des nouvelles technologies, une sorte de déterminisme technique qui implique forcément une révolution en profondeur des structures de nos sociétés.

La notion de fracture numérique s’articule autour de trois axes :

  1. Accès : différence entre les personnes qui peuvent accéder ou non aux TIC (Technologies de l’information et de communication).
  2. Utilisation : personnes sachant ou non utiliser les TIC.
  3. Capacité d’utilisation : différence dans la compétence cognitive selon l’utilisateur des TICs.

Le déterminisme technique qui prévaut actuellement a mis d’avant l’idée que la fracture numérique implique une unicité du problème qui est fondamentalement technologique, évacuant par le fait même toutes discussions sur d’autres aspects comme le type de société, les codes culturels partagés, la localisation géographique, l’âge, le sexe, etc. On pense que le problème de la fracture numérique peut être réglé par plus d’omniprésence de la technologie.

Si vous analysez bien ce discours, le problème est quantifiable. S’il est quantifiable c’est qu’on peut le mesurer, et cette mesure se fait généralement en fonction du nombre de technologies dont dispose une société. Malheureusement, faire ce type de décompte nous amène à nous demander ce que signifie vraiment l’affirmation voulant que le futur technologique se vit ailleurs que dans son pays. Est-ce que la Corée du Sud, la Suède, le Japon, l’Autriche, les États-Unis ou encore l’Allemagne sont vraiment différents du Canada, de la France et de la Belgique en matière de fracture numérique ? Je ne le pense pas. Retard technologique et fracture numérique sont fondamentalement des discours pour justifier d’autres actions et déployer de plus en plus de technologies, sans pour autant tenir compte des disparités cognitives et sociales.

En fait, il n’y a rien de mal à déployer et de disposer de plus en plus de technologies, j’y participe moi-même et allègrement en plus. Le problème, c’est qu’on a tout technicisé le discours, et curieusement, on pense ainsi que la fracture numérique est le fruit d’une génération spontanée, comme si elle n’était pas liée à une dynamique sociale, et qu’elle était apparue avec l’arrivée massive des nouvelles technologies depuis les années 1980. Si on se base sur ce postulat, la société de l’information se serait construite à partir des technologies, et ce, sans aucune condition préexistante. Dans de telles circonstances, il est donc impossible de faire intervenir les technologies comme véritable cause de la fracture numérique puisqu’elles sont constitutives de la société de l’information. Ainsi, les problèmes d’accès, d’utilisation et de capacité d’utilisation par chaque membre d’une société deviennent des problèmes ad hoc qui se gèrent au niveau individuel et non collectif.

Si les gouvernements règlent le problème de l’accès en mettant à la disposition de tous les membres d’une société un réseau Internet à haute vitesse tout en aidant les entreprises privées à établir ce même réseau par des mesures fiscales ou autres, ils soutiennent ainsi l’économie, et ce faisant, créent de la richesses pour certains. Par la suite, la prise en charge pour avoir accès, utiliser et savoir utiliser les nouvelles technologies retourne dans le champ individuel, car c’est l’individu qui doit se procurer et acheter le matériel requis, s’abonner à un fournisseur d’accès Internet, apprendre à utiliser Internet et les outils qu’il propose et développer sa compétence et sa capacité à utiliser ceux-ci.

Avec les médias de masse, la seule compétence requise est de savoir comment mettre sous tension la radio ou la télévision.  Il ne peut donc y avoir de retard technologique ou de fracture numérique avec les médias de masse, car tous les membres d’une société peuvent avoir accès en même temps aux mêmes informations, connaissances et savoirs, ce qui n’est pas du tout le cas avec les nouveaux médias.

Mon collègue et ami Georges Vignaux a eu cette réaction à la lecture de cet article: « Réalité commerciale et mythe politique !» Et votre réaction ?

Lecture complémentaire : Le mythe du retard technologique et vous

  1. VIGNAUX
    15 mai 2010 à 12:08 | #1

    En fait, le critère d’utilisation ou non a très tôt été transformé en “capacité d’utilisation” ou non (glissement sémantique de sociologue mais opportun au politique ?) et a permis de classer d’un côté, les aptes aux nouvelles technologies et de l’autre les “non aptes”. Cette dimension abusivement baptisée “cognitive” a permis de se fonder sur un seul instrument de mesure – l’ordinateur -, et cette mesure de par sa simplicité a comblé de joie les pédagogues innocents emboîtant le discours politique ambiant.

  1. Pas encore de rétrolien.

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