Êtes-vous googlifié ?
La façon de Google de voir Internet, et votre façon de voir Internet sont deux choses diamétralement opposées :
- Lorsque vous mettez en service votre site Web, vous espérez que la page principale sera celle qui conduira l’internaute vers les autres pages de votre site. En d’autres mots, vous voulez diriger l’utilisateur là où vous voulez qu’il aille.
- Du point de vue de Google, sa page principale est essentiellement un moyen pour diriger l’internaute là où il veut aller.
Vous, vous voulez conserver l’internaute sur votre site, tandis que Google veut rediriger ce même internaute vers d’autres sites. Concrètement, Google veut être partout là où se trouve l’internaute. Étant donné que les publicités de Google sont diffusées sur plusieurs sites, Google cherche autant que faire se peut à vous amener sur d’autres sites afin que vous soyez en contact avec différentes publicités de Google qui pourraient éventuellement vous intéresser.
Parce que Google a un modèle qui vous laisse la liberté d’organiser vos contenus, certains pensent que toutes les entreprises devraient tendre vers cet idéal. Mais c’est faux, car ce qui vaut pour l’un ne vaut pas nécessairement pour l’autre. Googlifier l’économie et la société n’est peut-être pas la meilleure chose à faire. Jeff Jarvis [1] fait justement partie de ces apôtres qui voudraient que la société soit Googlifiée :
« We no longer need companies, institutions, or government to organize us. We now have the tools to organize ourselves. [...] We are reorganizing society. This is Google’s — and Facebook’s and Craigslist’s — new world order. »
Que faut-il penser d’une telle affirmation ? En fait, Jarvis pense qu‘il est tout à fait envisageable de laisser l’organisation des choses émerger d’elle-même, une sorte d’émergence dynamique par réseaux sociaux interposés. Selon lui, nous pouvons :
- tous nous retrouver pour une cause politique ou un événement grave;
- nous liguer contre de méchantes entreprises;
- nous réunir pour faire connaître les gens qui ont du talent par le truchement des réseaux sociaux;
- partager nos connaissances et nos expertises;
- communiquer avec nos semblables dans l’instant;
- avoir une nouvelle éthique et de nouvelles attitudes face à nos relations sociales qui émergeraient de cette communication sociale par technologies interposées;
- entraîner des impacts profonds sur notre société, car l’ouverture, la générosité, la collaboration et l’efficacité seront de mise.
- utiliser le tissu connectif d’Internet pour nous affranchir des gouvernements, des frontières géographiques et des entreprises.
Voilà, ça y est, un programme en huit points googlifiant la société, et nous en revenons à la sempiternelle ritournelle de la technologie qui vient tout sauver et réarranger le monde. Soit Jarvis est naïf, soit il est un utopiste. Cette idée naïve d’ouverture, de générosité, et de collaboration est présente depuis que l’humanité a vu le jour, et je ne vois pas sincèrement pas en quoi les technologies ont changé la donne. Il est dans la nature humaine d’être ouvert, généreux et collaboratif, tout comme il est dans la nature humaine d’être fermé, cupide et très peu collaboratif. La technologie ne changera pas notre atavisme, et la technologie ne changera pas l’être humain : nous sommes ce que nous sommes.
[1] Jarvis Jeff, What Would Google Do ?, Collins Business, New York, 2009, p. 53.
