Où est passé Big Brother ? Chez Facebook ?
Dans les décennies 1950, 1960 et 1970, nos plus grandes craintes étaient nucléaires et orwelliennes. C’était l’époque de la Guerre froide où les bombes atomiques des capitalistes et des communistes risquaient de nous tomber dessus à tout instant. C’était l’équilibre mondial par destruction mutuelle assurée. C’était aussi l’époque où les grands ordinateurs centraux détenus par les gouvernements et les grandes entreprises devenaient de plus en puissants et commençaient à entrer dans nos vies. Le spectre de Big Brother nous guettait.
Dans ce roman iconique, Big Brother est le chef du parti et de l’État d’Océania. C’est aussi celui qui surveille tout : « Big Brother is watching you ». Il est omniprésent sur tous les « télécrans », aussi bien dans les lieux publics que dans les maisons privées. Avec le temps, la vision orwellienne est devenue, par extension, toutes les institutions ou pratiques portant atteinte aux libertés fondamentales et à la vie privée des populations ou des individus. Big Brother, dans l’imaginaire collectif, est devenu la représentation de l’État policier et de la perte des droits individuels de la population.
C’est aussi à cette époque, au milieu des années 1960, que sont apparus les grands mouvements de défense des droits humains, du respect de la vie privée, du féminisme et de l’environnement. Le nucléaire et les grands ordinateurs centraux incarnaient à eux seuls toute une vision du monde où les gouvernements nous épiaient dans tous nos gestes et mouvements, où ils faisaient intrusion dans nos vies privées en compulsant et computant de plus en plus de données à notre sujet en attendant de tous être vitrifiés dans le souffle nucléaire.
C’est aussi à cette époque que les discours catastrophistes et apocalyptiques à propos du destin de l’humanité ont commencé à surgir. IBM et le gouvernement américain étaient alors l’incarnation même de Big Brother. L’écologiste Paul Ehrlich nous promettait ni plus ni moins que la dissolution totale de la planète dans un hiver nucléaire et un enfer écologique avec son livre intitulé « La bombe P ». C’était l’époque des grandes peurs dont Hollywood, les journaux et le monde de l’édition se faisaient aussi les courroies de transmission, mais un événement imprévu est venu bouleverser la donne.
L’arrivée du microprocesseur
L’invention du microprocesseur en 1971 a changé l’équation du contrôle de l’information. À l’inverse de la vision orwellienne qui centralisait le contrôle de l’information, on allait redonner au citoyen le contrôle de l’information par le truchement des ordinateurs personnels.
Ma proposition est peut-être réductrice, mais elle a au moins le mérite de poser simplement les choses. Il est facile, a posteriori, de faire une telle analyse. À cette époque il était impensable de penser autrement, car la technologie allait changer le monde et notre rapport au monde. Nous étions en passe d’entrer dans l’ère de l’information. À la fin des années 1970, Apple, RadioShack, HP, Commodore, Microsoft et bien d’autres commencent à entrer dans la danse. Les premiers logiciels fonctionnels et pratiques font leur apparition : les chiffriers électroniques et le traitement de texte. Ils deviennent le passage obligé pour les entreprises et les organisations gouvernementales. On ne jure que par eux, et les maisons d’enseignement emboîtent le pas. Une incroyable industrie de l’information se met en place et génère des milliards de dollars. C’est l’ère du numérique.
Et soudain, depuis l’arrivée d’Internet, le discours orwellien est devenu presque inaudible. Pourquoi cette méfiance à l’égard des discours technicistes, technologiques et informatiques qui avait cours dans les années soixante et soixante-dix semble soudainement marginalisée, voire ridiculisée ? En fait, la raison est simple : le citoyen reprenait le contrôle de l’information. Et depuis ce temps, on s’expose publiquement sur Facebook, FourSquare, Twitter et tous les autres.
Big Brother n’est pas une entité gouvernementale. Il est devenu une entité collective.

Bonjour,
Je pencherais plutôt pour “entité collective de fait” : si la géométrie et la spécificité “multi-individuelle” du réseau sont incontestables, j’ai bien peur que les ficelles soient toujours tirées par les mêmes. Le pouvoir est alimenté et conforté par l’entité collective car avoir voix au chapitre n’induit pas le fait d’être écouté, ni même entendu.