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Dindification à l’émission de Mario Dumont

Le vendredi 11 mars 2011 j’ai été invité à l’émission de Mario Dumont diffusée sur V au Québec. Quel moment savoureux ! La rencontre, avant l’entrevue, avec monsieur Dumont, a été chaleureuse et conviviale. Une fois sur le plateau, par sa seule attitude, monsieur Dumont vous met à l’aise. Et ça y est, c’est parti !

La prêtraille de la mangeaille ? Vous ne connaissez pas ? À vous de la découvrir dans cette entrevue ! Je suis un horrible individu qui n’utilise pas des sacs recyclables ? Horreur et damnation ! Sur le plateau de monsieur Dumont de surcroît ? Inadmissible. Nous consommons la Chine de façon compulsive ? Assistons joyeusement au dépérissement des classes moyennes ! Les évangélistes du Web nous convient au partage, l’ouverture, la transparence et la collaboration ? Comme vous le constaterez, je suis là pour vous dire, sans ménagement, que nous sommes tous en passe d’être solidement dindifiés !

Dindification, qu’est-ce que c’est ?

Le livre est disponible aux Éditions Transcontinental et dans toutes les bonnes librairies.

Imaginez une dinde bien dodue, nourrie pendant mille jours par le fermier. Celle-ci n’a strictement aucune raison de croire que le pire puisse lui arriver. Chaque jour qui passe lui confirme avec de plus en plus de certitudes que demain sera la réplique d’hier ou d’aujourd’hui. Soudain, contre toute attente, le mille et unième jour, elle se fait trancher la tête.

Selon Pierre Fraser, nous sommes tous des dindes gavées de prêt-à-penser. Nous préférons les explications formatées aux absences d’explications. Nous préférons que les autres pensent et organisent le monde pour nous plutôt que d’exercer notre propre jugement. Partout, tout autour de nous, les dindificateurs —gourous de tout et de rien, spécialistes, experts et experts autoproclamés — nourrissent nos illusions et nous confortent dans notre idée que tout va pour le mieux, car c’est ce que nous désirons le plus. Nous n’avons aucune raison de croire que demain pourrait être différent d’hier ou d’aujourd’hui. Et pourtant, le couperet risque de nous trancher la tête à tous moments.

Pour Pierre Fraser, il n’est pas important de savoir qui a raison ou non. Ce qui importe, au premier chef, c’est de savoir quel sera l’impact de notre adhésion massive à l’un ou l’autre discours. Adhérez-vous au discours de l’Église des Témoins du Réchauffement ? Adhérez-vous au discours des coachs de vie à propos de la performance, de l’efficacité, et de la prise en charge de sa propre vie ? Adhérez-vous au discours des gourous du Web à propos de la transparence, de l’ouverture, de la collaboration et du partage sur les réseaux sociaux ?

En adhérant massivement à ces discours, saviez-vous qu’on peut travailler, contribuer à la productivité de son pays, mais devoir lutter quotidiennement pour répondre à ses besoins fondamentaux ? Saviez-vous que, dans le contexte de la mondialisation, vous êtes devenu un nœud du réseau duquel ont peut se connecter ou se déconnecter à volonté ? Saviez-vous que Google, Facebook et Twitter ont réussi l’achèvement du capitalisme en ne vous versant aucune rétribution tout en retirant des sommes colossales de l’œuvre collective qu’est le Web à laquelle vous participez bénévolement ? Saviez-vous que la Chine est peut-être en train de réécrire les règles du libre marché sans se soucier de démocratie ? Saviez-vous que votre futur se résume maintenant au dernier présent qui vient tout juste de passer sous votre nez tellement nous vivons dans une instantanéité qui carbure à la dernière technologie ?

Dès lors que vous vous en remettez au discours de tous les dindificateurs patentés de la planète, vous abaissez votre garde ! Vous faites œuvre à chaque fois de démission personnelle devant votre obligation de penser par vous-même. Chaque fois vous êtes dindifié !

Dindification – Le livre

2 janvier 2011 1 commentaire

Avec l’inestimable concours de Mathieu Delajartre des Éditions Transcontinental ainsi que de Georges Vignaux, je suis en train de finaliser le livre « Dindification » qui sortira en mars 2011. J’ai pris plaisir à soulever nos contradictions collectives, à mettre en évidence nos travers les plus criants que nous tenons pour des normalités. Je n’épargne personne, depuis les écologistes, en passant par les économistes jusqu’au incontournables gourous du Web.Vous voudriez que je vous en dise plus à propos du contenu ? Voici la table des matières.

Prologue

Chapitre 1 – Tendances 101

Chapitre 2 – L’événement imprévisible

Partie I – Écologisme – À la recherche de la pureté

Chapitre 3 – Sauver la planète

Chapitre 4 – Dans la gueule du consensus

Chapitre 5 – Démission personnelle

Partie II – Réseau – À la recherche de l’autonomie

Chapitre 6 – Pièce interchangeable

Chapitre 7 – Sooyez un nœud du réseau autonome

Chapitre 8 – Seconde démission personnelle

Partie III – Internet – À la recherche de l’efficacité

Chapitre 9 – Société googlifiée

Chapitre 10 – Explosion du moi

Chapitre 11 – Troisième démission personnelle

Conclusion – Osez savoir !

 

Technologies et crise économique : un même pattern

Au cours des dernières semaines nous avons vu l’euro perdre de la valeur, des affrontements en Grèce et des sauvetages réalisés par le FMI et la Banque Centrale Européenne. Aussi curieux que la chose puisse paraître, ceci est le résultat d’un phénomène de plus en plus fréquent : concentrer les activités en pensant réduire les coûts et les problèmes. On fusionne les banques, les entreprises, les réseaux, les économies, etc. Malheureusement, cette course à la concentration des activités a un effet pervers.

Lorsque vous avez une multitude d’entreprises qui oeuvrent dans le même secteur, même si l’une de celles-ci s’effondre, l’impact négatif est réduit d’autant qu’il y a d’entreprises, et peu de gens sont touchés par l’impact de l’effondrement. Lorsque les entreprises d’un même secteur fusionnent, si la nouvelle entité fusionnée s’effondre, l’impact négatif est extrêmement élevé pour tout le monde.

Tant et aussi longtemps que les différents pays européens possédaient des monnaies différentes, il était relativement simple pour chacun de ceux-ci de dévaluer leur monnaie si les choses tournaient mal, qu’il s’agisse d’un problème de productivité nationale ou de dépense nationale trop élevée. Par contre, en ayant une monnaie commune tout en ayant des pays aux identités politiques, culturelles et économiques fort différentes, les chances que tout casse sont beaucoup plus élevées. Autrement dit, la résilience n’est pas l’apanage des grandes structures, mais d’une multitudes de petites structures oeuvrant dans un domaine donné.

Non seulement la concentration des activités risque de nous sauter en plein visage, mais en plus, nous complexifions cette concentration par de plus en plus de technologies pour gérer la complexité de ces monstres que nous créons. Autrement dit, l’un vient augmenter la complexité de l’autre et vice-versa. La semaine dernière, les marchés ont été nerveux suite à ce qui se passait en Grèce. Certains logiciels ont même commencé à dérailler et nous l’avons échappé de justesse.

Le problème c’est que, aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de tracer une nette démarcation entre événements économiques et événements technologiques, le tout étant intimement lié. Dans la semaine du 17 mai 2010, les système de transactions automatiques des marchés boursiers ont fait chuté les indices de 1,000 points en l’espace de 40 minutes. Ce fut inquiétant, mais ce fut un événement technologique lié au marché économique.  Qui nous dit que, la prochaine fois, il ne s’agira pas simultanément d’un événement technologique et économique ? Qui nous dit que le prochain événement technologique n’effraiera pas à ce point les investisseurs qu’ils commenceront à tout brader ? Le cas échéant, nous aurions une crise économique d’une grande ampleur.

La concentration d’autant de technologies complexes dans un secteur comme les marchés financiers où il y a de moins en moins de joueurs et de plus en plus de géants où l’émotion est constamment à fleur de peau, est à mon avis une recette idéale pour une prochaine crise sans précédent.

Et dire que je déteste les Cassandre de tous genres…

Êtes-vous googlifié ?

La façon de Google de voir Internet, et votre façon de voir Internet sont deux choses diamétralement opposées :

  1. Lorsque vous mettez en service votre site Web, vous espérez que la page principale sera celle qui conduira l’internaute vers les autres pages de votre site. En d’autres mots, vous voulez diriger l’utilisateur là où vous voulez qu’il aille.
  2. Du point de vue de Google, sa page principale est essentiellement un moyen pour diriger l’internaute là où il veut aller.

Vous, vous voulez conserver l’internaute sur votre site, tandis que Google veut rediriger ce même internaute vers d’autres sites. Concrètement, Google veut être partout là où se trouve l’internaute. Étant donné que les publicités de Google sont diffusées sur plusieurs sites, Google cherche autant que faire se peut à vous amener sur d’autres sites afin que vous soyez en contact avec différentes publicités de Google qui pourraient éventuellement vous intéresser.

Parce que Google a un modèle qui vous laisse la liberté d’organiser vos contenus, certains pensent que toutes les entreprises devraient tendre vers cet idéal. Mais c’est faux, car ce qui vaut pour l’un ne vaut pas nécessairement pour l’autre. Googlifier l’économie et la société n’est peut-être pas la meilleure chose à faire.  Jeff Jarvis [1] fait justement partie de ces apôtres qui voudraient que la société soit Googlifiée :

« We no longer need companies, institutions, or government to organize us. We now have the tools to organize ourselves. [...] We are reorganizing society. This is Google’s — and Facebook’s and Craigslist’s — new world order. »

Que faut-il penser d’une telle affirmation ? En fait, Jarvis pense qu‘il est tout à fait envisageable de laisser l’organisation des choses émerger d’elle-même, une sorte d’émergence dynamique par réseaux sociaux interposés. Selon lui, nous pouvons :

  • tous nous retrouver pour une cause politique ou un événement grave;
  • nous liguer contre de méchantes entreprises;
  • nous réunir pour faire connaître les gens qui ont du talent par le truchement des réseaux sociaux;
  • partager nos connaissances et nos expertises;
  • communiquer avec nos semblables dans l’instant;
  • avoir une nouvelle éthique et de nouvelles attitudes face à nos relations sociales qui émergeraient de cette communication sociale par technologies interposées;
  • entraîner des impacts profonds sur notre société, car l’ouverture, la générosité, la collaboration et l’efficacité seront de mise.
  • utiliser le tissu connectif d’Internet pour nous affranchir des gouvernements, des frontières géographiques et des entreprises.

Voilà, ça y est, un programme en huit points googlifiant la société, et nous en revenons à la sempiternelle ritournelle de la technologie qui vient tout sauver et réarranger le monde. Soit Jarvis est naïf, soit il est un utopiste. Cette idée naïve d’ouverture, de générosité, et de collaboration est présente depuis que l’humanité a vu le jour, et je ne vois pas sincèrement pas en quoi les technologies ont changé la donne. Il est dans la nature humaine d’être ouvert, généreux et collaboratif, tout comme il est dans la nature humaine d’être fermé, cupide et très peu collaboratif. La technologie ne changera pas notre atavisme, et la technologie ne changera pas l’être humain : nous sommes ce que nous sommes.


[1] Jarvis Jeff, What Would Google Do ?, Collins Business, New York, 2009, p. 53.

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