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Archive de la Catégorie ‘Retard technologique’

Dindification, qu’est-ce que c’est ?

Le livre est disponible aux Éditions Transcontinental et dans toutes les bonnes librairies.

Imaginez une dinde bien dodue, nourrie pendant mille jours par le fermier. Celle-ci n’a strictement aucune raison de croire que le pire puisse lui arriver. Chaque jour qui passe lui confirme avec de plus en plus de certitudes que demain sera la réplique d’hier ou d’aujourd’hui. Soudain, contre toute attente, le mille et unième jour, elle se fait trancher la tête.

Selon Pierre Fraser, nous sommes tous des dindes gavées de prêt-à-penser. Nous préférons les explications formatées aux absences d’explications. Nous préférons que les autres pensent et organisent le monde pour nous plutôt que d’exercer notre propre jugement. Partout, tout autour de nous, les dindificateurs —gourous de tout et de rien, spécialistes, experts et experts autoproclamés — nourrissent nos illusions et nous confortent dans notre idée que tout va pour le mieux, car c’est ce que nous désirons le plus. Nous n’avons aucune raison de croire que demain pourrait être différent d’hier ou d’aujourd’hui. Et pourtant, le couperet risque de nous trancher la tête à tous moments.

Pour Pierre Fraser, il n’est pas important de savoir qui a raison ou non. Ce qui importe, au premier chef, c’est de savoir quel sera l’impact de notre adhésion massive à l’un ou l’autre discours. Adhérez-vous au discours de l’Église des Témoins du Réchauffement ? Adhérez-vous au discours des coachs de vie à propos de la performance, de l’efficacité, et de la prise en charge de sa propre vie ? Adhérez-vous au discours des gourous du Web à propos de la transparence, de l’ouverture, de la collaboration et du partage sur les réseaux sociaux ?

En adhérant massivement à ces discours, saviez-vous qu’on peut travailler, contribuer à la productivité de son pays, mais devoir lutter quotidiennement pour répondre à ses besoins fondamentaux ? Saviez-vous que, dans le contexte de la mondialisation, vous êtes devenu un nœud du réseau duquel ont peut se connecter ou se déconnecter à volonté ? Saviez-vous que Google, Facebook et Twitter ont réussi l’achèvement du capitalisme en ne vous versant aucune rétribution tout en retirant des sommes colossales de l’œuvre collective qu’est le Web à laquelle vous participez bénévolement ? Saviez-vous que la Chine est peut-être en train de réécrire les règles du libre marché sans se soucier de démocratie ? Saviez-vous que votre futur se résume maintenant au dernier présent qui vient tout juste de passer sous votre nez tellement nous vivons dans une instantanéité qui carbure à la dernière technologie ?

Dès lors que vous vous en remettez au discours de tous les dindificateurs patentés de la planète, vous abaissez votre garde ! Vous faites œuvre à chaque fois de démission personnelle devant votre obligation de penser par vous-même. Chaque fois vous êtes dindifié !

La société de l’écran ou la famille seule ensemble

De plus en plus de familles se retrouvent de plus en plus « seules ensemble ». Je m’explique. Le soir venu, alors que les parents ont possiblement passé une partie de leur journée devant un écran d’ordinateur, ou devant l’écran de leur iPhone ou de leur Blackberry, ou devant un écran de téléconférence, que les enfants ont possiblement été en contact à l’école avec un écran pour accéder à du contenu, le soir venu, la famille se réunit autour de l’écran de chaque membre de la famille.

Papa et maman écoutent possiblement une téléréalité pour oublier la réalité. Fiston est possiblement absorbé devant l’écran de sa Wii. L’adolescente écoute peut-être Avatar sur l’écran du cinéma maison, tandis que le plus âgé est possiblement connecté à Facebook ou Twitter tout en ayant les écouteurs de son iPod collés à ses oreilles, ou bien consulte nous ne savons trop quoi.

En fait, chaque membre de la famille se retranche derrière un écran, soit pour communiquer, soit pour consommer des contenus, soit pour faire des achats en ligne. C’est la famille seule ensemble. On se retire dans son coin pour s’occuper, comme si les membres de la famille ne pouvaient communiquer entre eux directement en présence effective et de vive voix.

Être seul ensemble est devenu une nouvelle façon d’être dans cette unité de base qu’est la famille. Nous nous expédions même des messages via Twitter ou Facebook ou MSN tout en étant dans la même maison. Communiquer par technologies interposées est simple, pratique, facile et n’implique pas de s’investir dans une véritable communication. Alors, vive l’écran !

La colonisation de l’espace public par les écrans plats

Toutes ces technologies ont aussi modifié notre rapport à l’environnement public. Aucun d’entre nous n’est épargné du fait d’entendre la conversation d’un pur inconnu sur son téléphone portable au restaurant, dans un centre commercial, dans une gare,  dans un aéroport. Même plus, les écrans plats ont colonisé l’espace public et nous sommes collectivement conviés à une distraction permanente. Afin que vous ne succombiez pas à une pénible attente interminable au cabinet du médecin, on vous distrait avec des émissions de télé déguisées en infopubs sur des écrans plats. Ils sont partout ces écrans plats : on ne veut pas que vous sombriez dans l’angoisse existentielle de réfléchir. On se dit qu’il vaut mieux vous distraire.

Toute cette distraction publique ou privée que nous nous imposons, et que nous recherchons par ailleurs, est en passe de se développer en une vaste impatience collective. Nous sommes de moins en moins patients dès qu’il n’y a pas de distraction. Nous sommes devenus des impatients par technologies interposées. Tout compte fait, le magazine au cabinet du médecin ou le livre que vous apportez n’ont définitivement plus la cote pour assouvir notre besoin de distraction. Les écrans plats sont divertissants et ne demandent aucun effort intellectuel de votre part : juste regarder suffit.

Après tout, si nous sommes seuls ensemble en famille, alors pourquoi ne serions-nous pas seuls ensemble dans l’espace public ? Logique, non ?

Ces animalcules qui s’agitent tout autour de vous : spécialistes du Web 2.0, coachs de vie, écologistes et économistes

Vous ne le savez pas. Tout simplement vous ne le savez pas ! Fermez un instant les yeux. Tentez de ressentir dans l’entourage immédiat de votre corps tous ces animalcules qui s’agitent tout autour de vous. Les voyez-vous maintenant ? Non ? Faites un effort. Fermez à nouveau les yeux, je suis certain que vous arriverez à sentir leur présence. Ils frôlent votre épiderme. Ils sont gluants. Ils ont mille pattes qui s’agitent l’une après l’autre. Ils sont là, n’en doutez pas. Faites encore un effort. Ils sont légions, et ils ont tous une solution à vous proposer et arborent tous un grand sourire fort sympathique. Ils ont pour rôle de vous dindifier.

Les gourous du Web 2.0

Commençons tout d’abord par ceux qui vous disent comment faire de l’argent avec le Web 2.0 et surtout comment s’en servir adéquatement. Ces spécialistes autoproclamés — parce que dans ce domaine, il suffit d’un buzzword pour voir surgir de toutes parts des spécialistes d’une discipline qui n’existait pas encore il y a deux ou trois mois — vous disent la plupart du temps comment faire les choses pour que vous puissiez en tirer profit. Par exemple, les gourous du blogue tiennent des blogues pour vous dire comment faire de l’argent avec un blogue. Et vous, pigeon comme pas un, vous gobez leur salade tout en oubliant que vous devez tenir un blogue qui dit aux autres comment tenir un blogue pour faire de l’argent. L’argent n’est pas dans le blogue ou dans ce que vous avez d’intéressant à dire, mais en disant aux autres comment faire de l’argent avec un blogue.

Du côté des médias sociaux, il en va de même. Déclarez-vous spécialiste des médias sociaux dans votre petit coin de pays, tenez un blogue qui dit comment utiliser les médias sociaux, écrivez beaucoup d’articles sur le sujet, même si vous n’avez strictement aucune idée de quoi vous parlez, même si vous n’avez pas de diplôme en dindification — excusez-moi, je voulais dire « un diplôme en marketing » — et vous attirerez sûrement quelques gogos ou gagas qui seront prêts à payer pour votre expertise.

Pour être un gourou du Web 2.0 qui fait de l’argent, il faut dire aux autres comment devenir un gourou du Web 2.0. En un mot, vous devez être LA référence dans votre domaine.

Coachs de vie

Ah ! Ceux-ci je les aime bien ! Ils sont la quintessence du comment faire beaucoup d’argent en disant aux autres comment faire de l’argent en devenant coach de vie. Je vous ferai d’ailleurs remarquer qu’un psychothérapeute est tout simplement un coach de vie déguisé. Le concept du business d’un coach de vie a au moins le mérite d’être clair et sans ambages : le coach de vie qui a réussi vous vend des livres, des CD, des DVD, des séminaires, des ateliers, des conférences, etc. pour devenir riche — pas vous, lui.

Étant donné que vous voyez que l’affaire d’un coach de vie est rentable, vous vous dites : « Pourquoi ne deviendrais-je pas un coach de vie ? » Armé de cette implacable logique, vous suivez des cours et des séminaires, et encore des cours et des séminaires jusqu’à atteindre le niveau du Coach Master. Alors là, vous vous sentez investi de la mission d’aider les autres dans la vie. Le problème, c’est que vous n’avez pas l’étoffe du vendeur d’huile de serpent : donc vous vivotez, car vous n’avez pas compris que ce n’est pas la chose à faire. Pour être un coach de vie qui fait de l’argent, il faut dire aux autres comment devenir un coach de vie qui fait de l’argent. En un mot, vous devez être LA référence dans votre domaine.

Être la référence

Vous aurez vite compris que l’idée est d’être LA référence, peu importe le domaine dans lequel vous oeuvrez. Être LA référence, c’est toujours de dire aux autres comment faire ce qui devrait être fait. Lorsque vous êtes la référence, vous n’avez pas à avoir les mains dans le cambouis, et vous avez tout le temps voulu à votre disposition pour imaginer de nouvelles formules pour dire aux autres comment faire. L’idée est de ne surtout pas dire que vous savez à ceux à qui vous en parlez, car ils ne doivent pas savoir qu’ils ne savent pas.

Être la référence, c’est être un expert. L’expert est la personne qui, dans toutes tendances, euphorise les gens (les dindes) afin que ceux-ci adhèrent à cette dernière. L’expert est donc un dindificateur essentiel à la montée en puissance d’une tendance. Sans son apport, les tendances n’atteindraient jamais le statut de système de valeurs.

Les dindificateurs

Si vous pensez que je charge contre les gourous du Web 2.0 et les coachs de vie, c’est que vous n’y êtes pas du tout. Ces gens sont essentiels à l’euphorisation d’une tendance. Sans les dindificateurs, il n’y aurait tout simplement pas de tendances pouvant se transformer un jour en système de valeurs. Au même titre que les écologistes sont des euphorisateurs de l’idée de sauver et réparer la planète, les économistes, eux, tentent de nous faire croire qu’il faut continuer à consommer pour sauver l’économie. Il ne faut jamais oublier que lorsqu’un individu fait faillite, qu’il ne transmet pas sa dette à sa descendance. Quand un État tente de renflouer l’économie, c’est toute la descendance de tous les membres de la société qui se retrouve avec la dette.

Le dindificateur est un rouage essentiel dans le fonctionnement d’une société. Le problème, c’est que certains causent des dommages collatéraux plus importants que d’autres.

Fracture numérique : mythe ou réalité ?

Le discours de la fracture numérique est venu élargir celui du retard technologique en le sortant de son aspect purement technique pour le transposer dans le domaine social et économique.

Ce faisant, le discours s’est légitimé de lui-même, tout comme celui du retard technologique dont il est le corollaire, car il faisait appel à des valeurs culturelles et économiques profondes. Aujourd’hui, cette fracture numérique véhicule avec force et puissance tout le discours techniciste, et oblige chacun d’entre nous à être en phase avec les nouvelles technologies au risque d’être en retard technologiquement et de ne pas être en synchronicité avec le reste de la société. Le retard technologique et la fracture numérique structurent aujourd’hui tout le discours de la communication.

Force nous est de constater que le discours technique, ou la technicisation du discours, nous mène tout droit vers un constat précis : hors des technologies qui motivent le progrès et la modernité, point de salut.  Internet est donc une véritable révolution qui va donner naissance à une nouvelle société, tout simplement parce que la technique va directement changer la société et les individus.  En fait, il y a là comme un cri de ralliement autour des nouvelles technologies, une sorte de déterminisme technique qui implique forcément une révolution en profondeur des structures de nos sociétés.

La notion de fracture numérique s’articule autour de trois axes :

  1. Accès : différence entre les personnes qui peuvent accéder ou non aux TIC (Technologies de l’information et de communication).
  2. Utilisation : personnes sachant ou non utiliser les TIC.
  3. Capacité d’utilisation : différence dans la compétence cognitive selon l’utilisateur des TICs.

Le déterminisme technique qui prévaut actuellement a mis d’avant l’idée que la fracture numérique implique une unicité du problème qui est fondamentalement technologique, évacuant par le fait même toutes discussions sur d’autres aspects comme le type de société, les codes culturels partagés, la localisation géographique, l’âge, le sexe, etc. On pense que le problème de la fracture numérique peut être réglé par plus d’omniprésence de la technologie.

Si vous analysez bien ce discours, le problème est quantifiable. S’il est quantifiable c’est qu’on peut le mesurer, et cette mesure se fait généralement en fonction du nombre de technologies dont dispose une société. Malheureusement, faire ce type de décompte nous amène à nous demander ce que signifie vraiment l’affirmation voulant que le futur technologique se vit ailleurs que dans son pays. Est-ce que la Corée du Sud, la Suède, le Japon, l’Autriche, les États-Unis ou encore l’Allemagne sont vraiment différents du Canada, de la France et de la Belgique en matière de fracture numérique ? Je ne le pense pas. Retard technologique et fracture numérique sont fondamentalement des discours pour justifier d’autres actions et déployer de plus en plus de technologies, sans pour autant tenir compte des disparités cognitives et sociales.

En fait, il n’y a rien de mal à déployer et de disposer de plus en plus de technologies, j’y participe moi-même et allègrement en plus. Le problème, c’est qu’on a tout technicisé le discours, et curieusement, on pense ainsi que la fracture numérique est le fruit d’une génération spontanée, comme si elle n’était pas liée à une dynamique sociale, et qu’elle était apparue avec l’arrivée massive des nouvelles technologies depuis les années 1980. Si on se base sur ce postulat, la société de l’information se serait construite à partir des technologies, et ce, sans aucune condition préexistante. Dans de telles circonstances, il est donc impossible de faire intervenir les technologies comme véritable cause de la fracture numérique puisqu’elles sont constitutives de la société de l’information. Ainsi, les problèmes d’accès, d’utilisation et de capacité d’utilisation par chaque membre d’une société deviennent des problèmes ad hoc qui se gèrent au niveau individuel et non collectif.

Si les gouvernements règlent le problème de l’accès en mettant à la disposition de tous les membres d’une société un réseau Internet à haute vitesse tout en aidant les entreprises privées à établir ce même réseau par des mesures fiscales ou autres, ils soutiennent ainsi l’économie, et ce faisant, créent de la richesses pour certains. Par la suite, la prise en charge pour avoir accès, utiliser et savoir utiliser les nouvelles technologies retourne dans le champ individuel, car c’est l’individu qui doit se procurer et acheter le matériel requis, s’abonner à un fournisseur d’accès Internet, apprendre à utiliser Internet et les outils qu’il propose et développer sa compétence et sa capacité à utiliser ceux-ci.

Avec les médias de masse, la seule compétence requise est de savoir comment mettre sous tension la radio ou la télévision.  Il ne peut donc y avoir de retard technologique ou de fracture numérique avec les médias de masse, car tous les membres d’une société peuvent avoir accès en même temps aux mêmes informations, connaissances et savoirs, ce qui n’est pas du tout le cas avec les nouveaux médias.

Mon collègue et ami Georges Vignaux a eu cette réaction à la lecture de cet article: « Réalité commerciale et mythe politique !» Et votre réaction ?

Lecture complémentaire : Le mythe du retard technologique et vous

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